De l'autre côté des playlists
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En 2024, 138 milliards d'écoutes ont été réalisées en France par 17,7 millions d'abonnés aux plateformes de streaming musical. Les playlists, qu'elles soient créées par les utilisateurs, générées par algorithme ou éditorialisées par des curateurs humains, occupent une place centrale dans la consommation musicale : elles représentent 32% des titres streamés sur Deezer, Spotify et Napster, et 40% du répertoire international est écouté via ces sélections, contre 39% des titres francophones consommés en dehors des playlists. Un tiers des nouveautés passe par les playlists des plateformes, qui influencent donc fortement la découverte et le succès des artistes.
Les playlists thématiques, adaptées à chaque moment de la journée ou de la semaine, connaissent un grand succès, comme "Garde la pêche" (755 000 abonnés) ou "La vie est belle" (933 000 abonnés) sur Spotify. Les plateformes proposent des sélections pour toutes les activités, y compris des demandes inattendues comme des playlists pour endormir les enfants ou distraire les chiens. La première playlist éditoriale humaine de Spotify date de 2013, et sa playlist algorithmique "Discover Weekly" a fêté ses dix ans en juillet 2023.
Trois modes d'écoute coexistent : l'écoute organique (l'auditeur choisit l'artiste ou le morceau), l'écoute algorithmique (la plateforme propose des titres en fonction des habitudes de l'utilisateur), et l'écoute via des playlists éditoriales, composées par des curateurs humains. En mai, pour le titre "Je m'en vais" de Vianney sur Spotify, 6% des écoutes étaient organiques, 37% provenaient de playlists algorithmiques, 11% de playlists éditoriales, le reste venant des playlists personnelles des fans.
La création et le partage de playlists sont un argument clé pour 31% des consommateurs dans le choix d'un abonnement payant, devant la découverte de playlists thématiques et les recommandations personnalisées. Les playlists sont devenues un facteur de différenciation entre les plateformes, dont les catalogues sont par ailleurs très similaires. Certaines playlists, comme "RapCaviar" de Spotify (16 millions d'abonnés), sont devenues de véritables médias, organisant même des tournées et des concerts.
Spotify, créé en 2006 en Suède, compte 276 millions d'abonnés dans le monde et a généré 15,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2024 (+18%). Deezer, créé en 2006 en France, compte 9,2 millions d'abonnés et 541,7 millions d'euros de chiffre d'affaires (+11,8%).
L'accès aux playlists les plus influentes est structuré : les artistes émergents passent d'abord par des playlists de démarrage (50 000 à 300 000 abonnés), avant d'accéder à des listes plus importantes comme "Grand Hit" (1 million d'abonnés) ou "Hits du moment" (2,4 millions). Le choix des titres dans les playlists éditoriales dépend de l'intuition des éditeurs, des tendances sur les réseaux sociaux, des recommandations des médias, des recherches sur Shazam, du buzz autour de certains morceaux, et du nombre de streams. Les labels travaillent avec les plateformes via un système de "pitching" digitalisé, renseignant de nombreux détails sur l'artiste et le single à sortir, et sollicitent des rendez-vous pour les projets jugés prioritaires.
Les éditeurs de playlists sont souvent d'anciens programmateurs radio ou journalistes musique, assumant une part de subjectivité dans leurs choix. Chez Qobuz, les playlists faites à la main représentent environ 25% des playlists écoutées. Les intuitions des éditeurs permettent souvent de faire émerger des talents avant que les radios ne les diffusent, comme Santa, Solann, Sam Sauvage, Charlotte Cardin, Nuit Incolore, Pierre de Maere, ou encore Zaho de Sagazan, révélée par le programme Radar de Spotify avant de triompher aux Victoires de la musique 2024.
Les radios, avec seulement quatre ou cinq places pour les nouveautés par semaine, sont souvent à la traîne par rapport aux plateformes, qui disposent de plus de possibilités et de statistiques détaillées pour orienter leurs choix. Les playlists permettent aussi à des artistes installés d'être exposés à de nouveaux publics, et à des artistes sans actualité de continuer à engranger des streams.
Les playlists sont également un tremplin pour l'international : en 2023, 123 millions d'abonnés Spotify dans le monde ont écouté un contenu en français, dont plus de 100 millions en dehors des marchés francophones. Les équipes éditoriales des plateformes collaborent à l'échelle mondiale pour promouvoir des artistes sur différents territoires.
Le secteur fait face à plusieurs fléaux : la saturation des catalogues par des auteurs fictifs, comme Johan Rohr qui a placé 2 700 morceaux sous 650 pseudonymes dans 150 playlists Spotify, totalisant 15 milliards de streams, soit plus qu'Abba ou Mariah Carey. Les morceaux générés par intelligence artificielle représentent une menace croissante : Deezer reçoit chaque jour 20 000 pistes de ce type (18% des contenus mis en ligne), qui ne représentent pour l'instant que 0,5% des streams, mais dont 70% des écoutes sont jugées frauduleuses. Deezer a décidé d'exclure les morceaux 100% IA de ses recommandations, ce qui a limité leur audience sur la plateforme.
En résumé, les playlists sont devenues un outil central et stratégique pour la découverte, la promotion et la consommation de la musique en streaming, jouant un rôle clé dans le succès des artistes, la différenciation des plateformes et l'ouverture à l'international, tout en devant faire face à des enjeux de fraude et de contenus artificiels.
Voir le numéro de la revue «Echos week-end (Les), 460, 27 Septembre 2025»
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